"Ce qui n'est point utile à l'essaim, n'est point utile à l'abeille." Montesquieu

Ce qui nous lie

Devant le succès des discours xénophobes et clivants, des paroles de repli, devant le triomphe d'un libéralisme qui oublie les plus faibles, devant la malhonnêteté affichée ou les manipulations annoncées, il reste deux solutions : baisser les bras, se dire qu’il ne sert à rien de s'épuiser ou résister toujours et continuer à réfléchir aux moyens de recréer des liens. On nous parle de France coupée en deux, on entérine l'inacceptable. On fait comme si tout était normal alors que s'exprime l'insoutenable. On pense à la phrase qu'Anton Tchekhov écrivit dans ses Carnets de notes : "L'amour, l'amitié, l'estime ne forment pas des liens aussi solides que la haine commune." Et on voudrait la faire mentir. Et on voudrait se dire que c'est Victor Hugo qui avait raison en prévenant les hommes : "Par l'union, vous vaincrez. Étouffez toutes les haines, éloignez tous les ressentiments, soyez unis, vous serez invincibles. (...) Et de l'union des libertés dans la fraternité des peuples naîtra la sympathie des âmes, germe de cet immense avenir où commencera pour le genre humain la vie universelle et que l'on appellera la paix de l'Europe."

Lorsque tant de choses vacillent autour de nous, on pourrait se prendre à désespérer, à se demander à quoi peuvent encore servir l'art, la culture ou de faire durer un cinéma qui se veut un espace où se tissent des liens, ou s'expriment des paroles, où l'on peut réfléchir ou se réfléchir, trouver en l'autre le miroir de ses propres questionnements. On pourrait... Mais on ne le fera pas. En nous, une petite voix murmure, qui nous dit que c'est tout l'inverse, qu'il faut continuer, qu'il faut tenter toujours d'élargir les regards. La petite goutte d'eau du colibri pour tenter d'éteindre l'incendie, en espérant des milliers d'autres gouttes d'eau... Agir toujours pour que le murmure enfle petit à petit jusqu'au cri... Et ce cri qui porte l'espoir, écoutons-le dans ces mots de Bertold Brecht : “L'injustice aujourd'hui s'avance d'un pas sûr. / Les oppresseurs dressent leurs plans pour dix mille ans. / La force affirme : les choses resteront ce qu'elles sont. / Pas une voix, hormis la voix de ceux qui règnent, / Et sur tous les marchés l'exploitation proclame : / C'est maintenant que je commence. / Mais chez les opprimés beaucoup disent maintenant : / Ce que nous voulons ne viendra jamais. / Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais ! / Ce qui est assuré n'est pas sûr. Les choses ne restent pas ce qu'elles sont. / Quand ceux qui règnent auront parlé, / Ceux sur qui ils régnaient parleront. / Qui donc ose dire : jamais ? / De qui dépend que l'oppression demeure ? De nous. / De qui dépend qu'elle soit brisée ? De nous. / Celui qui s'écroule abattu, qu'il se dresse ! / Celui qui est perdu, qu'il lutte ! / Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir ? / Les vaincus d'aujourd'hui sont demain les vainqueurs / Et jamais devient : aujourd'hui.”

Ce qui nous lie ?

L'envie ce mois-ci de partager les films en direct de Cannes (Les fantômes d'Ismaël de Desplechin, que vous verrez avant les festivaliers, Rodin de Doillon dont la sortie sera accompagnée d'une conférence de Jean-François Larralde, historien d'Art, L'amant double d'Ozon), mais aussi des moments aussi diversifiés que La Nuit en Or du court-métrage, une soirée surf (Distance between dreams), une présentation du Festival de Biarritz (Tiempo de morir), un débat sur la transition énergétique (Power to change), une rencontre autour du film basque Kalebagiak, une thématique autour du cinéma espagnol, l'avant-première d'un film qui réunit Agnès Varda et JR (Visages, villages)... L'envie de vibrer ensemble autour de découvertes. Mais surtout... et peut-être... un jour la force de dire "non" à ce qui ne nous ressemble pas. Le désir de se regarder les yeux dans les yeux pour se reconnaître enfin tous comme appartenant à la même humanité, avec le même désir de vivre à égalité. La résistance. La lutte. Et notre cinéma, comme un moyen parmi d'autres de tisser ces connexions indispensables à la vie "debout". Pour continuer à s'interroger sur la nature, la force ou la faiblesse des liens qui malgré tout nous unissent.

                                                                                                        Corine